L'Île
Diane Hauteville

Les vents passent autour de l’île. Deux routes coincent le jardin dans un angle et la maison y est cachée. Elle est haute et en pointe. Les arbres la dépassent. Au fond derrière, la colline commence et bouche.

Il faut se faufiler entre les prunus niqués par les ronces. Des limaces glandent près des mousses sous les ifs. Après c’est l’escalier pour la porte, autour le jardin continue, cerné par les grands murs couleur muraille.
Les fruits pourris par terre sentent l’alcool en donnent bien envie. Dans la dernière cave il y a une source inépuisable de vin du gros vin rouge, du gros rouge.
Rien de tel que de s’accroupir sur une bonne bite suintante, avec ce qu’offre l’alcool.

En fait c’est pas une île et la maison est comme un trou. Le jardin lui même est un espace clos loin du monde c’est la continuité de la maison et on n’y voit jamais le soleil sur les visages. Mais à l’étage du milieu celui des grandes fenêtres, on est bien haut et à droite et à gauche on voit les rues très bien.

La nuit s’est arrêtée.
Il y a au ciel des oiseaux tarés qui voltigent en groupe, le katalpa a ses tristes haricots qui pendent. C’est la campagne. Les moisissures s’élaborent les sèves circulent les insectes se tuent à la tâche.
Les fourmis ne connaissent pas le repos elles n’ont pas de loisirs. Dans des bulles sous la terre des nuisibles s’accouplent.
Au milieu des fourrés les petits vivants rognent et grattouillent à l’infini.
On y découpe excités des bouts de merde pour solidifier les abris.

Le jardin n’est que montée de résines, de délires. Par endroit le sol est recouvert par des pointus de sapin, vers les murs des fleurs style maléfique poussent sur les talus.

Au loin y’a la colline collée à ici et sa jumelle à côté, les deux vallées, au creux d’une d’elle l’école des enfants la civilisation.
En haut l’ancien monastère a été transformé en hôtel. On en voit entrer sortir des travailleurs.

C’est l’aurore ça y est.
On mange les mystères au chocolat picard dans les vapeurs d’un bain brûlant. On se rend compte que c’est dégueulasse qu’après en avoir bouffé la moitié. Le temps que l’information remonte au cerveau on en a déjà bouffé la moitié.
Après assis sur le tapis, les petits boudins de crasse qui apparaissent sous le doigt quand on frotte et roule sur la peau.

Le dernier étage sous le toit est comme un cerveau silencieux. On n’y monte jamais, d’ailleurs la grosse mère dit qu’il y fait glacé comme en enfer.

Un autre jour :

Assis sur le toit ils voient sur la colline au loin deux silhouettes pareilles qu’eux, et les deux pareil qu’eux, ils les fixent aussi.

Le gros Dorieux passe dans la rue de la petite Chauderasse. Courtaud chauve, gros ventre en peau de tam-tam. Toujours rieur toujours disponible. Le gars qui le suit ressemble à un Jésus complètement malade. Je sais par Béatrice qu’il fait du trafic de boisson énergisante.

A la rivière les jeunes garçons en slip fument des jokosses. La lumière baigne leurs corps d’amoureux. Je pense à un sentiment d’amour basique.

Fin de soirée à la ville j’ai bu la liqueur j’ai envie d’avoir un homme et marcher très longtemps.
Etre folle, saoule, circuler. M’agiter dans la ville close envie d’être belle d’aller de bar en bar de resto en resto, je laisserai se faire les rencontres je n’aurai pas peur de me perdre.
A Sans Souci un aberrant en train de fumer des marlboro dans la nuit. Gros visage carré prognathe, la peau éclairée par la lune. Je vais le chercher.
Vingt minutes après tu te retrouves allongée par terre sous un magnolia en bordure du boulevard, à côté d’un bâtiment crème qui a l’air moelleux.

Dans le bus de retour, un arabe lèche sa croûte. Un enfant qui se frotte à son père comme un clebs. Envie de lui défoncer sa gueule et ses dents.

Je pense aux appartements bourgeois de la ville ils détiennent les bonnes mères qui s’y sont affairées plus tôt dans la soirée elles ont préparé des repas de plats au bouillon, des ravioles ou des patates rôties.
Je pense à une bonne grosse mère de rêve, bourgeoise, elle n’aurait pas de pathologie, chez elle ça sent les bougies chères les canapés sont beiges, elle mitonnerait un délicieux festin, elle me recueillerait après mes errances en ville, je serais un peu dégoûtée mais je me forcerais à manger pour l’honorer et je finirais par m’endormir dans sa lumière chaude. Elle aurait deux chats géniaux, ce serait parfait, un sable plus grand et un tout blanc timide.

Je suis rentrée dans la maison de la mort. Je mate dehors.
Il y a une triste niche vide, quelques hommes vieux.

Par la fenêtre l’ombre de l’arbre dessine des couteaux serrés, le vent les bouge doucement pour qu’ils piquent dans l’air.

Je repense à un homme que j’avais aimé très vite pour rien. Il est assis le tissu du pantalon lui dessine la bite. Quand t’es triste je te trouve beau. Ça te lave de toute ta logorrhée ta folie sociale.

Demain j’irai marcher vers la forêt où passe le Merderet.
Je sais que l’air sera gras et y’a la haie avec les petites fleurs blanches qui sentent la pisse et le miel.

Après demain :
Je sortirai le visage peinturluré comme une morte. Je ne ferai rien j’errerai dans ville, ce sera délicieux. L’observation faculté étrangement vierge à la fatalité et à la tristesse.
Je rentre je passe par le chemin et de très loin j’observe la rue j’adore quand des personnes passent.

Je pense à Paris à l’ancienne vie.
Je me souviens de l’endroit hideux où il faisait très chaud.
On y stagnait en foule et j’y étais seule.